Dossier "Apprendre et prendre la parole au cycle 3"
« Il n’y a pas de petits parleurs dans l’absolu »
8 mai 2017

Entretien avec Michel Grandaty, professeur des universités en siences du langage (Espé Midi Pyrénées)

Pourquoi cette attention particulière pour l’oral au cycle 3 dans les programmes ?

Parce qu’il y a longtemps eu une « inattention particulière ». La volonté est de rejoindre les autres pays développés qui travaillent le concept de littéracie : lire, écrire, compter, parler. La France était la seule à ne pas parler de l’oral. Une des explications est historique. Avec l’Académie française et les grammaires du bon usage, les dictionnaires, l’écrit était toujours en train de piloter l’oral. Il y avait une sorte de sous-entendu : si on réussissait l’écrit, forcément on réussissait l’oral, il se développait de manière adjacente, sans prendre en compte ses difficultés spécifiques.

Les programmes de 2015 ne font donc que remettre l’oral à sa juste place. Ensuite, ces textes insistent sur le fait que « tous les enseignements contribuent à la formation du jugement », du citoyen et dans ce domaine l’oral est un levier essentiel. Développer le questionnement, l’argumentation, la recherche de la preuve en sciences, l’esprit critique, la capacité à distinguer les faits et la fiction... tout cela passe par l’oral.

Les dimensions de l’oral sont diverses, c’est-à-dire ?

L’oral est un outil de pensée qui intervient dans tous les apprentissages comme lorsque je m’exprime en sciences, que j’émets des hypothèses. C’est aussi un objet d’enseignement en soi parce qu’on va préparer une argumentation, une prise de parole. Et il ne faut pas oublier que jusqu’à 10-11 ans, l’oral est un outil bien plus puissant que l’écrit que les élèves sont toujours en train de construire, il faut donc en tirer profit. Dès lors qu’on est dans des interactions en classe, l’oral est travaillé, l’élève va progresser dans la qualité de la langue et également dans sa relation aux autres. Mais pour que l’oral devienne enseigné, il faut que le maître intervienne fortement et construise des dispositifs.

Quels peuvent être ces dispositifs au cycle 3 ?

Il y a deux types de situations à mettre en œuvre. Tout d’abord, les débats qui permettent de faire évoluer l’écoute et les interactions, débats interprétatifs, débats philo, conseils d’élèves. Ensuite toutes les micro-situations créées dans le cadre d’un contenu disciplinaire. Par exemple en littérature, conseiller ou déconseiller un livre, en EPS filmer une séance de danse puis en parler. Ces situations qui reviennent régulièrement sont au service de la discipline et en même temps permettent de développer la précision du vocabulaire, la pertinence du raisonnement.

Comment évaluer les progrès ?

Il faut déjà distinguer langue orale et langage oral. La langue renvoie à des règles, à des normes, en relation avec l’écrit. Pour l’évaluer, l’enseignant va construire des grilles d’indicateurs de progrès : présence de connecteurs, gestion des anaphores, construction de la syntaxe, qualité du lexique, comme il a l’habitude de le faire pour l’écrit. Le langage oral, lui, correspond aux pratiques langagières comme le débat. Son évaluation doit se faire sur la durée, avec en tête les attendus de fin de cycle. Il ne faut pas s’asphyxier avec une évaluation par période ou par trimestre, les enseignants doivent se rassurer là-dessus et constater, par leurs pratiques régulières sur trois ans, des évolutions.

Deux marqueurs importants montrent que l’élève est en train de faire progresser sa maîtrise de l’oral : il sait écouter les autres. Et il intervient à bon escient. Pour tout être humain, adulte ou enfant, si ces capacités d’écoute et d’interaction augmentent c’est la preuve d’une expertise. C’est ce qui est le plus nouveau à évaluer pour les enseignants.

De quelle façon peut-on gérer au mieux petits et grands parleurs d’une classe ?

En fait, il n’y a pas d’élèves « petits parleurs » dans l’absolu, cela dépend des situations. Ils seront plus ou moins « parleurs » en fonction des dispositifs mis en place, d’où l’importance d’en varier les modalités. Si l’on organise un débat en classe entière sans travail en amont, sans recherches préalables, forcément on aura plein de « petits parleurs ». Alors que si les élèves ont pu préparer leurs interventions à l’avance, chercher des arguments, lire sur le sujet, prendre des notes ils seront plus nombreux à participer car ils auront été étayés. Enfant comme adulte, on se construit comme débatteur.


L’ensemble du dossier

- Présentation du dossier
- L’oral, ça s’enseigne
- « A l’école : un langage spécifique » - 3 questions à Élisabeth Bautier, sociolinguiste, chercheure en sciences de l’éducation
- Tirepied (50) – Évoluer, évaluer tout au long de l’année
- Revin (08) – Exposer pour s’exposer
- « Il n’y a pas de petits parleurs dans l’absolu » - Entretien avec Michel Grandaty, professeur des universités en sciences du langage (Espé Midi Pyrénées)