Interview
« Les enseignants plus exposés aux contraintes de temps et à la pression »
20 janvier 2017
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Alors qu’une étude de la DEPP pointe une exposition particulière des enseignants aux risques psycho-sociaux, la sociologue Géraldine Farges* livre son analyse à Fenêtres sur cours. Interview

La prise en compte des risques psychosociaux est une donnée relativement nouvelle dans l’éducation nationale. Pourquoi une telle évolution ?

Cette prise en compte récente est à mettre en parallèle d’un intérêt également assez récent pour le travail enseignant comme objet de recherche, c’est-à-dire comme un ensemble de réalisations concrètes, souvent éloignées des demandes institutionnelles. La recherche nord-américaine, notamment les travaux de Tardif et Lessard au Québec, a certainement eu une influence sur la prise en compte de cette problématique par les chercheurs français. Les données comparatives internationales ont par ailleurs contribué à mettre le sujet sur l’agenda. Dans d’autres contextes, comme au Québec, le fait que de nombreux enseignants démissionnent, partent en retraite avant l’âge légal etc. est un problème public. En France, l’idée est assez répandue que les enseignants seraient en quelque sorte protégés par leur emploi stable. Cependant, cela mérite une attention accrue.

Quels enseignements peut-on tirer de l’enquête récente de la Depp sur le sujet ?

Il me semble que le premier apport de cette enquête porte sur l’approche en elle-même, comparative. L’utilisation de l’enquête de la Dares pour comparer les enseignants entre eux et avec d’autres travailleurs, est bienvenue. À bien des égards, les enseignants connaissent des changements professionnels que d’autres salariés connaissent aussi, tout particulièrement ceux du secteur public. Le second enseignement selon moi porte sur les différences mises au jour entre les enseignants du premier et du second degré. L’étude révèle en effet que les enseignants du premier et du second degré ne sont pas exposés aux mêmes risques, ou n’y sont pas exposés suivant la même intensité. Le troisième enseignement me semble être que le ressenti de difficultés professionnelles n’est pas incompatible avec un intérêt fort pour le travail lui-même. Le fait que ces deux aspects du travail coexistent n’est pas forcément rassurant, car cela peut signifier un niveau élevé d’attentes par rapport au métier, et donc possiblement de frustration.

Comment analyser le fait que les enseignants du premier degré se déclarent plus affectés par ces risques que d’autres fonctionnaires ?

Si l’on suit l’étude de la Depp, les enseignants du premier degré sont plus exposés au manque de soutien hiérarchique, aux contraintes de temps et à la pression. Le temps de travail statutaire de ces enseignants comporte désormais des tâches à faire en plus de l’enseignement, sur lesquelles ils doivent rendre des comptes. Or, personnaliser les enseignements ou les actions éducatives, répondre aux besoins particuliers, cela demande beaucoup de temps. En outre, ces enseignants sont placés sous l’autorité d’une institution très présente, qui se rappelle à eux souvent, mais qui, dans le même temps n’est pas présente au jour le jour dans leur contexte de travail. Là, ils doivent trouver par eux-mêmes des solutions aux problèmes et gérer en autonomie les incertitudes constitutives du métier d’enseignant.

Quels leviers peut-on actionner pour faire évoluer ce ressenti négatif des enseignants sur leur métier ?

Ce n’est pas qu’une question de ressenti et je voudrais plutôt insister sur un résultat de cette étude de la Depp, qui converge avec des enquêtes que nous menons avec des collègues actuellement. Certes, les enseignants sont des agents de l’État, mais ils revendiquent une expertise professionnelle, issue de la formation (de plus en plus longue), de l’expérience, du fait qu’ils sont amenés, bon gré mal gré, à trouver leurs propres solutions ou façons de faire. Ils ont cependant souvent l’impression de ne pas pouvoir valoriser cette expertise. Les enseignants ont des attentes en termes de stabilité statutaire certes, mais aussi de valorisation personnelle au travail qui peuvent être insatisfaites à cause des affectations provisoires, des comptes à rendre, des tâches diverses qui ne font pas toujours sens dans le quotidien scolaire.

*Géraldine Farges est maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Bourgogne Franche-Comté. Elle participe aux travaux de l’institut de recherches sur l’éducation (IREDU) dans le domaine de la sociologie et de l’économie de l’éducation.

Lire :
- l’étude de la DEPP

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- Démissions d’enseignants : un rapport qui révèle un malaise plus profond