Dossier "Pédagogie différenciée | C’est ouvrir les bonnes portes"
« Les objectifs de savoir pour tous ne sont pas négociables »
1er avril 2017

Entretien avec Dominique Bucheton, professeure honoraire de l’université de Montpellier

Que faut-il différencier dans la classe ?

Ce qui doit rester incontournable ce sont les objectifs de savoir que l’on a pour tous les élèves. Ils ne sont pas négociables et on ne doit pas en rabattre. La question à se poser est plutôt comment s’y prendre à l’aide de différents dispositifs, en faisant varier par exemple les consignes, les supports, les temps d’apprentissage ?

C’est sur ce plan que l’enseignant doit être en mesure d’inventer, de s’ajuster et de faire varier ses postures d’étayage. L’hétérogénéité dans les classes a considérablement augmenté dans les quatre dernières décennies. L’enseignant est aujourd’hui devant des enfants de milieu social et de culture différents qui rendent le métier plus difficile qu’avant.

Les réponses apportées en termes de groupe de besoin, de soutien et de niveau sont globalement un échec et n’ont pas résolu le problème. Elles ont même parfois créé des processus de stigmatisation ou d’auto-dévalorisation des élèves.

Il est prioritaire d’observer et de comprendre les postures d’apprentissage adoptées par des groupes d’élèves. Celles-ci vont imposer des stratégies d’enseignement différentes. C’est un équilibre compliqué que j’appelle « l’ajustement » de l’enseignant.

Vous dites qu’il faut agir sur les postures ...

On sait aujourd’hui que les postures des élèves sont socialement construites. Il faut agir et trouver des solutions pour les faire passer de postures de conformité « à ce que l’enseignant attend » à une posture réflexive réelle sur les tâches et les apprentissages qu’ils doivent réaliser. C’est une posture que paradoxalement les enfants construisent assez vite si on prend l’habitude de les y engager. Comment m’y prendre, quelle stratégie adopter ?

D’abord faire confiance aux élèves dans leur capacité à penser mais aussi à s’aider, collaborer, gérer le temps. Ces gestes sociaux d’apprentissage doivent être mis en place pour autoriser les élèves à parler entre eux, développer des formes langagières diverses et être autorisés à penser. Ouvrir les postures des élèves c’est aussi les autoriser à brouillonner.

Ce jeu croisé entre les postures des élèves et les postures des enseignants s’auto dynamise. Des postures de contrôle ou de sur-étayage de l’enseignant par exemple entraînent la passivité et le décrochage. Mais on peut avoir aussi des dynamiques magnifiques comme lors des ateliers dirigés que nous avons travaillés et analysés avec mon équipe de recherche.

De quoi s’agit-il ?

On a accompagné la mise en place des ateliers dirigés dans les classes après avoir observé des enseignants compétents le faire en maternelle. Un enseignant reste avec un petit groupe d’élèves qu’il ne quitte pas pendant environ 30 minutes pendant que les autres sont en autonomie. Dans ces ateliers les enseignants se rendent compte des obstacles différents rencontrés par les élèves et ajustent leurs interactions avec les élèves en fonction de l’objet d’étude et de la difficulté qui émerge.

Dans cette sorte de « mini-classe », les enseignants sont en sécurité eux-mêmes et vont disposer de plus d’espace mental pour trouver des solutions différenciées. Ils apprennent à faire penser les élèves ensemble. Ce n’est pas gagné du premier coup et il faut le faire plusieurs fois pour sortir de la posture de contrôle ou de sur étayage. Lorsque les enseignants réussissent à mettre en place ces ateliers, la posture d’accompagnement se construit et on observe des prises de conscience vraiment intéressantes.

Comment accompagner les enseignants à ce changement de postures ?

Il faut réformer en profondeur la formation des enseignants. Il y a des travaux en psychologie sociale, en sociologie que nombre d’étudiants n’ont jamais rencontrés. Par exemple la question de la démocratisation réelle peut rester une formule creuse si on n’y réfléchit pas en profondeur.

La formation doit permettre d’apprendre à travailler ensemble pour que les stagiaires se questionnent et élaborent à plusieurs des réponses. La formation doit être plus longue et davantage spiralaire entre les contenus et la pratique pour construire de la réflexivité. Seul, cet apprentissage de la pensée collective peut amener à reconsidérer ses conceptions premières.


L’ensemble du dossier

- Présentation du dossier
- Pas une mais des différenciations
- « Veiller à ne pas creuser les écarts » - 3 questions à Sabine Kahn, professeure en sciences de l’éducation (Bruxelles)
- Ecole Léon Grimault à Rennes – Pour que chacun trouve son chemin
- Menglon (26) – Conjuguer la diversité…
- « Les objectifs de savoir pour tous ne sont pas négociables » - Entretien avec Dominique Bucheton, professeure honoraire de l’université de Montpellier