Dossier "École inclusive | Le métier bousculé"
Présentation du dossier
3 mars 2017

Chaque enfant a le droit d’être scolarisé près de chez lui et l’école se doit d’être inclusive. Mais accueillir tous les enfants à besoins éducatifs particuliers ne va pas toujours de soi. Les enseignants ne disposent pas souvent des bonnes conditions pour le faire.

Dans une note rendue publique en décembre dernier, le ministère de l’Éducation nationale dressait un bilan quantitatif tout à fait flatteur de la scolarisation des enfants en situation de handicap. À la rentrée 2015, le nombre d’enfants scolarisés en milieu ordinaire a progressé de 80 % par rapport à 2005, année de promulgation de la loi handicap.

Au total, cela représente 350 000 enfants ou adolescents dont 57 % dans le premier degré. La note souligne aussi que 80 % d’entre eux sont scolarisés en milieu ordinaire, dont un tiers en ULIS, et 20 % en milieu spécialisé. Mais, ce dont ne parle pas ce bilan c’est de la qualité de la scolarisation des enfants dans une école qui, depuis 2013, ne se doit plus d’être seulement « intégratrice » mais surtout « inclusive ». Ce dont ne parle pas ce bilan, c’est des difficultés d’exercice du métier d’enseignant dans un système où les conditions ne sont pas toujours réunies pour leur faciliter la tâche, notamment en raison d’effectifs trop lourds dans les classes.

Un changement de paradigme

L’école inclusive c’est un changement de paradigme dans la manière de concevoir l’accueil des élèves en situation de handicap, en grande difficulté scolaire, les enfants malades ou allophones, à l’école. Ce changement est illustré par l’évolution des classes CLIS en dispositifs ULIS. Les premières regroupaient ces élèves au sein d’une petite classe spéciale, leur permettant d’intégrer une classe ordinaire de temps en temps. Avec les secondes, l’élève fait partie d’une classe ordinaire de référence, le regroupement sur l’ULIS se faisant seulement pour l’enseignement de certaines matières nécessitant un accompagnement particulier de l’enseignant spécialisé.

Mais l’inclusion scolaire c’est la plupart du temps accueillir ces élèves dans une classe ordinaire et cela ne va pas de soi. Certes, la gestion de l’hétérogénéité fait partie des compétences professionnelles des enseignants. Mais parfois, cela devient très difficile. C’est ce dont témoignent de manière récurrente de nombreux enseignants. (« Il ne parle pas, n’est pas propre, s’exprime en partie par des cris. Difficile de le faire rentrer dans les apprentissages », raconte Katia qui accueille trois jours par semaine dans sa classe de maternelle un enfant autiste.

« J’improvise en utilisant l’enseignement individualisé, en l’écoutant beaucoup, en travaillant avec le conseil d’élèves pour désamorcer les conflits et en dialoguant avec les parents mais c’est sûr que ça me coûte beaucoup de temps et d’énergie », avoue Cécile qui accueille un enfant atteint de troubles du comportement dans son cycle 3.

« Plus de 10 PPRE sur 21 élèves avec pour certains des progrès imperceptibles qui mettent à mal ma professionnalité d’enseignante » ajoute de son côté Nathalie, qui enseigne en CM1-CM2 (lire ici).

Une professionnalité mise à mal, c’est en effet le ressenti de ces maîtresses. « On nous demande d’être parfaits dans un système imparfait » résume Nathalie, dénotant un état de souffrance au travail né de la difficulté d’enseigner à des élèves à besoin particulier alors que son métier est, précisément, d’enseigner. Faut-il y voir une forme de renoncement ? Certainement pas. Les enseignants n’ont pas attendu la loi de 2005 pour accueillir dans leur classe les élèves en situation de handicap, considérant déjà que chaque enfant a le droit d’être inscrit à l’école près de chez lui. Mais rendre l’école inclusive, ce n’est pas laisser les enseignants livrés à eux-mêmes. Or, c’est ce qui caractérise l’expérience de ces enseignantes-là. L’une exerce en zone rurale, dans un désert médical, sans contact avec des professionnels qui lui permettraient de mieux comprendre la situation de son élève. Une autre explique qu’il faut plusieurs mois pour obtenir un rendez-vous au CMPP.

Vers des collectifs de travail

Réussir l’inclusion nécessite des moyens, les notifications de la Maison départementale du handicap ne suffisent pas (lire ici). En témoigne l’école Jean Raffarin de Mirebeau près de Poitiers. Ici, le dispositif est complet : présence d’une Ulis, et d’un SESSAD qui comprend des rééducatrices, un orthophoniste, un psychologue et un psychomotricien. Bref, des conditions optimum. « L’Ulis est inscrite dans le projet d’école, l’objectif étant d’inclure des élèves le plus possible dans leur classe d’âge, de s’adapter au mieux à travers leur PPS pour leur permettre de rejoindre une Ulis-collège ou une SEGPA » explique le directeur car l’inclusion demande aussi d’engager toute l’équipe à travers un collectif de travail (lire ici).

Ce n’est donc pas pour rien qu’en matière d’école inclusive, le SNUipp-FSU porte des revendications précises comme le développement de la formation, la création de places dans les dispositifs spécialisés, une baisse significative des effectifs dans les sites ou des enseignants spécialisés itinérants pouvant intervenir dans les classes.

En effet, comme le souligne Frédéric Grimaud, docteur en sciences de l’éducation, « le métier n’a pas l’histoire et la culture nécessaire pour être une ressource suffisante sur le sujet. Il faut redonner du temps et de l’espace formels aux enseignants pour reconstituer des collectifs permettant de sortir de l’isolement et de reconstruire une vraie mutualisation du travail, autrement dit, renforcer la professionnalité des PE » (lire ici).

Car l’inclusion est aussi une affaire de pédagogie. « Il me semble fondamental que les notions de besoin d’apprentissage et de compensation des limitations d’agir et de penser soient au cœur de la formation initiale et continue. Ces notions gagneraient à être progressivement au cœur des démarches pédagogiques avec une formation qui s’appuie massivement sur des études de situations réelles », précise Valérie Barry, formatrice ASH à l’Espe de l’académie de Créteil (lire ici). Demander à l’école d’être inclusive c’est aussi donner aux professeurs des écoles l’accompagnement nécessaire et ainsi leur permettre d’« élucider les besoins d’apprentissage des élèves ».


L’ensemble du dossier

- Présentation du dossier
- L’école inclusive reste à construire
- « Sortir de l’isolement et reconstruire une vraie mutualisation du travail » - 3 questions à Frédéric Grimaud, enseignant spécialisé, docteur en sciences de l’éducation
- Du côté des enseignants – En première ligne face aux difficultés
- ULIS à Mirebeau (86) – Comme des élèves de l’école
- « Des sujets faisant d’emblée et de plein droit partie de l’école » - Entretien avec Valérie Barry, maître de conférences en sciences de l’éducation, formatrice ASH à l’ESPE de l’académie de Créteil