“Le racisme est un rapport de domination et pas seulement une idéologie”

Mis à jour le 20.03.25

4 min de lecture

Interview de Solène Brun

Solène Brun est docteure en sociologie et chargée de recherche au CNRS depuis 2023. Elle est co-autrice de « La domination blanche », Éd. Textuel, 2024 et autrice de « Derrière le mythe métis », Éd. La Découverte, 2024.

Solène Brun

QU’EST-CE QUE LE RACISME ?

Il y a en fait plusieurs réponses possibles. Mais nombre de travaux en sociologie montrent que c’est avant tout un rapport social de domination qui divise l’humanité en groupes hiérarchisés fondés sur la race. Ces groupes seraient radicalement différents les uns des autres et défi nis par la transmission de caractères héréditaires, tant biologiques que culturels, qui marqueraient les individus et leurs lignées. Ces marqueurs racialisent les personnes les assignant de fait à un groupe dominant ou dominé. Pour certains, ce sera la couleur de peau ou la texture des cheveux, pour d’autres, davantage la religion ou les pratiques dites culturelles. De manière générale, ce processus est étroitement lié à l’histoire coloniale. En dehors d’un système raciste, ces caractéristiques seraient de simples différences. Or, parce que le racisme structure les sociétés depuis des siècles, il produit de manière performative des groupes sociaux différenciés, qui existent non pas « biologiquement » mais par le partage d’une même condition sociale. On peut alors dire qu’une personne est « noire », « arabe » ou « blanche » parce qu’elle est considérée comme telle par la société dans laquelle elle vit.

QUELLES SONT LES SPÉCIFICITÉS DE L’ANTISÉMITISME ?

C’est une forme de racisme qui s’est centrée sur les manières de déceler la judéité des personnes, qu’on ne peut pas lire sur les corps. Les préjugés anti-juifs sont en partie basés sur l’idée qu’ils se cachent et complotent. Dès le XIIIe siècle, Saint Louis impose par exemple aux juifs le port d’une marque distinctive – la « rouelle », un bout de tissu rond et jaune –, pour les marquer et les empêcher de se mêler aux chrétiens, notamment par des mariages mixtes. Pour certains historiens, la matrice de la racialisation du monde se trouve en partie dans les politiques de discrimination et de persécution des juifs et des musulmans dans l’Europe chrétienne de cette époque. Les persécutions se sont étendues aux convertis, auparavant juifs, et à leurs descendants, créant de l’hérédité biologique, on invente, alors que le « sang » juif est inférieur, là où il y avait avant tout une différence culturelle. Aujourd’hui, l’antisémitisme a ceci de particulier que l’on mesure à la fois des ni-veaux élevés de racisme –actes violents ou propos antisémites –, mais peu de discriminations à proprement parler, notamment à l’emploi ou au logement.

“La majorité des gens sont contre le racisme mais les violences racistes ne cessent d’exploser.”

COMMENT LUTTER CONTRE LE RACISME ?

 La majorité des gens sont contre le racisme mais les violences racistes ne cessent d’exploser. Pour lutter, cela passe d’abord par reconnaître que le racisme est un rapport de domination et pas seulement une idéologie, ni une mauvaise croyance ou la somme de pré-jugés individuels. L’analogie avec le rapport de genre est utile. Aujourd’hui, de nombreuses personnes reconnaissent que le sexisme n’est pas simplement une affaire de préjugés. Les femmes sont structurellement désavantagées. De la même façon, il est important de reconnaître que les personnes racialisées comme non blanches sont structurellement désavantagées. Ensuite, il faut aussi dire que les choses sont imbriquées : si on ajoute le fait d’être de classe populaire, cela va produire d’autant plus de désavantages dans la société. Il faut mettre en place de vraies politiques de résorption des inégalités produites par le racisme, mais aussi des inégalités sociales en général qui sont extrêmement élevées.

QUELLE EST LA PLACE DE L’ÉCOLE DANS CETTE LUTTE ?

 L’école a notamment un rôle à jouer dans les contenus étudiés, par exemple dans le fait de ne pas reproduire l'invisibilisation historique des groupes dominés dans la manière dont l’histoire, les sciences, etc., sont apprises et transmises. Mais également dans l’enseignement et la compréhension de ce qu’est le racisme comme rapport de pouvoir. L’école ne peut faire abstraction des processus de racialisation et du racisme vécu par les élèves. Il n’est pas toujours simple de le prendre en compte, tant certains mécanismes sont inconscients. Par exemple, des travaux aux États-Unis ont montré que le caractère d’innocence et de vulnérabilité associé à l’enfance était moins souvent accordé aux enfants non blancs qu’aux enfants blancs. Il ne s’agit pas de processus nécessairement volontaires, et c’est pourquoi il est important que les enseignants puissent bénéficier de temps et d’espaces collectifs de discussion, de réflexion et de formation afin de traiter ces questions complexes. Par ailleurs, les mécanismes de ségrégation spatiale et scolaire, le peu de mixité, les orientations subies, peuvent créer un fossé entre les élèves de certains quartiers et l’institution scolaire, et il y a là aussi un rôle à jouer pour combler ce fossé et reconstruire du lien et de la confiance.

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