Invisibilisation des femmes

Mis à jour le 18.06.22

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Interview d'Ophélie Latil, politologue

                         "Des grandes découvertes scientifiques sont l’œuvre de femmes à qui on volait leurs travaux »

FsC 483 Ophelie Latil

Ophélie Latil est politologue, spécialiste de la question de l’invisibilisation des femmes et fondatrice du mouvement « Georgette Sand ». Elle a notamment créé la typologie des femmes dans l’Histoire pour le livre Ni vues ni connues.

Qu'en est-il de la visibilité des femmes dans les sciences ?  

Aujourd’hui, on tend vers plus de visibilité des femmes. Pour autant, elles restent toujours minoritaires. On communique, on valorise les découvertes scientifiques des femmes, comme celle du trou noir par Katie Bou-man, mais en même temps, cette reconnaissance des compétences de femmes est constamment questionnée, avec des financements différenciés en fonction du genre. La crise sanitaire aura aussi un impact sur la visibilisation des femmes. Lors du confinement, les femmes, dans leur grande majorité, ont eu la charge des enfants et des tâches ménagères. Elles n’ont donc pas pu écrire d’articles scientifiques, ce sont des scientifiques hommes qui l’ont fait. Ainsi en 2022, 2023 et 2024, les publications scientifiques seront majoritairement masculines.

Est-ce un phénomène récent ? 

À chaque moment de prospérité des femmes et de réappropriation du pouvoir, du savoir et de leur corps, il y a un retour de bâton. Au XIIe siècle, les femmes gynécologues sont brûlées, on ferme leurs écoles. Au XVIIe siècle, on estime que les femmes sont trop présentes dans les écoles d’arts et de sciences, alors on installe des quotas d’hommes dans ces filières. Beaucoup des grandes découvertes scientifiques sont l’œuvre de femmes à qui on volait leurs travaux. Émilie Du Châtelet, par exemple, dont l’assistant revendiquait les découvertes lorsqu’il déposait les écrits à l’imprimerie ou encore Mileva Einstein qui aurait joué un grand rôle dans la mise en place de la théorie de la relativité. La minimisation des femmes dans l’espace public est permanente. Dès qu’une femme s’approprie le pouvoir, le savoir, son corps, on va minimiser son effort, le diaboliser et dire qu’elle est incompétente. 

Le phénomène d'invisibilisation est-il spécifique aux sciences ? 

L’invisibilisation se joue à toutes les époques, sur tous les continents, dans tous les domaines et sur tout type de femmes. Plusieurs éléments mènent à cette invisibilisation et à l’autocensure des femmes : l’Église – les religions en général –, l’État, la famille, le conjoint, l’éducation différentielle... L’Histoire a occulté la place des femmes, ce qui donne l’impression qu’elles n’ont rien fait avant les années soixante, qu’elles ne se sont jamais battues pour leurs droits. Pourtant, le combat de légitimation des femmes par les femmes date de plusieurs siècles, les femmes ont accompli énormément de choses, l’Histoire a juste « oublié » de les mentionner. 

Qu'est-ce que le mouvement 3georgette Sans" que vous avez créé ?  

Lorsque l’on a créé Georgette Sand, on souhaitait mettre en avant qu’il ne fallait pas masculiniser son nom pour pouvoir être reconnue dans ses compétences, pour s’émanciper et pour être prise au sérieux. Contrairement aux idées reçues, on en est encore là. L’éditeur de Joanne Rowling – Harry Potter, ne lui avait-il pas demandé de se faire appeler JK Rowling ? Notre mouvement visibilise les différences de traitement dont les femmes font l’objet. Les mécanismes d’invisibilisation des femmes sont finalement toujours les mêmes. Tant qu’on ne les comprend pas, on ne peut pas les contrer. 

Sommes-nous à un moment charnière ?  

La reconnaissance des compétences des femmes n’est toujours pas gagnée, car elle n’est jamais définitivement acquise. La possibilité d’étudier la médecine pour les femmes semble dater du XIXe siècle, pourtant elles le pouvaient au Ve siècle, au XIIe siècle… Les femmes ont toujours joué un rôle, c’est la mémoire qui disparaît en permanence. C’est là que la vigilance doit se situer. Nous sommes dans un moment fondamental de l’histoire du féminisme. Pourtant, on sait que tout ce que l’on acquiert n’est pas définitivement acquis. Je reste pourtant optimiste, les jeunes ont aujourd’hui une éducation qu’on n’avait pas.

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