Entre cultures dominante et dominée

Mis à jour le 05.02.24

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Itv de Joêl Lebeaume, spécialiste de la didactique de la technologie

“Une tension entre culture dominante et culture dominée”

Joël Lebeaume est professeur émérite en sciences de l’éducation et de la formation à l’Université Paris Cité. Membre du laboratoire EDA et spécialiste de la didactique de la technologie.

FsC 495 Joel Lebeaume

Quelle est la place des savoirs techniques à l'école ? 

Cette place est faible pour des raisons conjoncturelles : effectifs élevés, matériels et équipements spécifiques, contraintes de sécurité, formation des enseignants… Mais c’est aussi lié au statut de ces activités. Dans le système éducatif français, la stratification des savoirs donne une place très mineure aux savoirs techniques. Pour obtenir une reconnaissance, une discipline repose sur trois types de statut : scientifique, pédagogique et social. Si l’un des trois est « nul », la discipline entière est déconsidérée. Or, pour la technologie, si l’aspect scientifique est porté par une perspective d’ingénierie, les activités manuelles à l’école primaire sont souvent des prétextes à d’autres apprentissages et la relation avec les pratiques sociales contemporaines est quasi inexistante. Par ailleurs, il existe dans la société une tension entre des activités socialement valorisées, créatives – tel le bricolage porté par de grosses enseignes commerciales – et entre des activités manuelles disqualifiées. Un phénomène qui se confond avec la dévalorisation des lycées professionnels, ces derniers étant destinés aux jeunes qui ne trouvent plus de sens aux contenus scolaires, placés dans des options non choisies.

En quoi la technologie peut-elle participer d'une culture commune ?  

Cela dépend de la définition que l’on donne à ce « slogan ». Il a existé dans les années 1990 une effervescence autour d’une telle volonté de culture partagée qui au fil du temps se perd et tend à en restreindre les contours et les contenus. La représentation de la culture est fondée principalement sur une culture livresque centrée sur les grandes œuvres de l’esprit. Une tension entre culture dominante et culture dominée perdure, ou dit autrement entre culture bourgeoise et culture ouvrière, cette dernière n’étant pas reconnue. Il est donc nécessaire de dépasser ce clivage pour donner en partage des cultures reconnaissant les pratiques techniques dans leur diversité.

Que symbolise la suppression de l'heure de "techno" en sixième ? 

Évidemment, c’est lié à une situation de crise de recrutement confortée par des échos peu favorables des élèves, eux-mêmes alimentés par l’augmentation de la contractualisation et du manque de formation. Mais cela montre que cette matière est considérée comme non essentielle. Le système éducatif est scindé entre la voie générale et technologique et la voie professionnelle. Ce clivage sociologique et épistémologique vise des finalités distinctes qui participent à la dévalorisation de la discipline. L’allongement de la durée de scolarité entraîne des premiers apprentissages outils, puis une spécialisation au lycée. On constate une volonté de légitimer les activités professionnelles, notamment les gestes, par une excellence, une sophistication, par exemple dans les émissions de cuisine, dans la revendication de l’intelligence de la main ou dans les métiers d’art. Mais cela vient s’opposer à un travail « machinal », aux gestes répétés, précis et réguliers. L’évolution de la discipline a entraîné des savoirs techniques scolarisés laissant peu les élèves faire des erreurs de manipulation, le logos sur la technique est de plus en plus important et les apprentissages tendent à des visées conceptuelles sans la fabrication ou les expériences productives réelles.

Pourtant, les enjeux contemporains sont importants ? 

Il existe d’une part des enjeux sociaux et économiques avec des emplois d’artisans non couverts aujourd’hui. D’autre part, il y a des enjeux scolaires avec une nécessité de repenser le sens et la fonction des contenus, leur mode de hiérarchisation et de sélection. Se pose aussi la question de l’enseignement intégré de science et technologie ou plus largement de STIM - Science, technologie, ingénierie, mathématiques - qui souffre de la concurrence entre contenus et disciplines, d’une ambivalence dans la volonté de mettre en place des sciences et technologies tout en privilégiant les sciences sans la technologie. Il y a évidemment des enjeux culturels : donner des possibilités de compréhension du monde technique, des outils de pensée des activités pratiques et manuelles, donner des possibilités de former des utilisateurs avisés, d’apprendre à travailler collectivement, de mettre en œuvre des projets et de maîtriser les outils et instruments numériques… En lien avec des enjeux contemporains, en particulier de développement durable : choix des matériaux, souci du recyclage, défis environnementaux…

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